Par Basta Balouwa
Bangui, 07 mai 2026 – (Éclipse d’Afrique) : Écouter Anicet-Georges Dologuélé, c’est un peu revoir un vieux film dont on connaît déjà la fin. Mercredi 6 mai, dans une conférence de presse au siège de l’URCA, l’ancien Premier ministre a sorti son sempiternel numéro de la victime du système. Motif de sa colère ? La confiscation, la veille à l’aéroport de Bangui, de son passeport diplomatique. Fallait-il encore écouter, deux heures durant, une complainte aussi convenue que prévisible. Derrière le flot d’indignation, on cherche toujours la once de nouveauté.
L’opposant le sait pourtant, mais fait mine de l’ignorer : la loi est claire. Celui qui acquiert volontairement une nationalité étrangère perd automatiquement la nationalité centrafricaine. C’est l’article 46 du code de 1961, jamais abrogé. La Constitution du 30 août 2023 le rappelle avec une vigueur renouvelée : la nationalité centrafricaine est une et exclusive. Renoncer à son passeport français ne suffit pas à effacer trois décennies d’incompatibilité juridique. La nationalité ne se récupère pas comme une carte de bibliothèque. Elle se réintègre par un décret pris après une procédure précise. M. Dologuélé, ancien Premier ministre, connaît cette procédure mieux que quiconque. Mais l’orgueil, visiblement, empêche de franchir la porte du guichet. Alors on préfère crier à l’injustice et mettre en scène une confiscation dont, dans le secret de l’intime, on avait anticipé l’issue.
Fidèle à ses habits de Cassandre, Dologuélé a dégainé l’accusation favorite de l’opposition en mal d’arguments : le président Touadéra installerait une « dictature ». « Désormais, la loi s’appelle M. Touadéra », a-t-il asséné, promettant que les « victimes de cette dérive » se compteraient bientôt « partout », y compris dans le camp présidentiel. Une formule choc, certes, mais qui se heurte à une réalité bien gênante pour le plaignant. Si la « dictature » était vraiment là, comment expliquer que M. Dologuélé ait pu se présenter librement à l’élection présidentielle de décembre dernier ? Sa candidature a été validée par le Conseil constitutionnel – une institution qu’il ne se prive pas de critiquer par ailleurs –, il a mené campagne, il a eu accès aux médias. Il a perdu, c’est tout. Avec 13 % des voix, très loin derrière le président sortant réélu avec près de 78 % des suffrages. Accuser son adversaire de dictature parce qu’on a été battu, c’est tout simplement refuser d’admettre son impopularité. Si cela s’appelle une dictature, alors elle est singulièrement accommodante avec ses opposants.
Le refrain n’est pas neuf non plus pour expliquer une éventuelle défaite. M. Dologuélé prépare le terrain : il affirme que des procès-verbaux auraient « disparu » dans sa circonscription de Bocaranga. C’est oublier un peu vite son habitude de proclamer sa victoire avant même que l’Autorité nationale des élections ait eu le temps de finir de compter les voix. Lors de la présidentielle, ses déclarations anticipées avaient valu à leur auteur un rappel à l’ordre cinglant de l’ANE. On pouvait croire la leçon retenue. Il n’en est rien. Au lieu de respecter la procédure et de saisir les voies légales prévues, Dologuélé choisit encore une fois la stratégie de la plainte médiatique. Une manière, sans doute, de faire pression sur l’institution électorale dont les résultats définitifs se font attendre.
Il y a pourtant dans ses déclarations une contradiction gigantesque que nul n’a manqué de relever. D’un côté, l’homme politique assure que l’administration le considère comme apatride. De l’autre, il reconnaît avoir sillonné sa circonscription avec un simple document d’identité nationale. S’il n’est plus centrafricain, comme il le prétend, comment se fait-il que sa carte nationale d’identité ne lui ait pas été retirée et que son nom soit demeuré sur la liste électorale ? La mobilité est réservée aux citoyens. Il faudrait choisir.Son analyse de la « mobilisation » contre lui à Bocaranga relève aussi d’une lecture très orientée des faits. Le président Touadéra, accompagné de plusieurs hautes personnalités, se serait rendu sur place pour « faire campagne » contre M. Dologuélé lors du second tour, avec un déploiement de moyens qualifié d’« énorme » par l’intéressé. D’abord, voir dans un déplacement officiel du chef de l’État en période électorale une manœuvre ciblée contre une seule personne, c’est lui accorder une importance qu’il n’a peut-être pas. Ensuite, si ce déploiement est réel, il pourrait tout aussi bien s’expliquer par des contraintes sécuritaires dans une région où l’État peine encore à imposer son autorité. Mais il est plus simple d’y voir un complot.
À force de crier au loup à chaque obstacle, Dologuélé finit par user les bonnes volontés. Il détient désormais le record peu enviable de la plainte stérile. Experts, journalistes et observateurs avertis l’avaient prévenu : la nationalité ne se décrète pas sur un coup de tête. Il a fait le choix de renoncer à la nationalité française pour se conformer à la Constitution, un geste politique qu’il dit assumer. Il doit assumer aussi les conséquences juridiques de ce choix, et notamment l’obligation d’engager une procédure de réintégration qui seule lui permettrait de voyager avec un passeport centrafricain en règle. L’émotion suscitée par son passeport confisqué risque de retomber vite. Le drame personnel ne fait pas une cause nationale. Et à force d’instrumentaliser son cas, Dologuélé nourrit l’indifférence d’un public centrafricain bien plus préoccupé par l’insécurité et les conditions de vie que par les déboires administratifs d’un ancien Premier ministre à la retraite. Il serait peut-être temps pour lui de le comprendre.
